Au cœur des monts de l’Ouarsenis, là où l’histoire intellectuelle du Maghreb continue de résonner à travers les siècles, l’Université de Université de Tissemsilt a ouvert, ce lundi dernier, les travaux de la 3ème édition du colloque international consacré à l’un des plus illustres savants du patrimoine islamique maghrébin : Ahmed Ben Yahia El Ouancherissi.
Bien plus qu’une simple rencontre académique, cet événement scientifique apparaît aujourd’hui comme une véritable plateforme de réflexion autour des enjeux contemporains du vivre-ensemble, de la cohésion sociale et de la préservation des référents civilisationnels de la société algérienne.
Placée sous le thème : « La cohésion sociale et ses référents dans le patrimoine algérien : l’érudit Ahmed Ben Yahia El Ouancherissi comme modèle, vers une gestion de la diversité et des différences au sein de la société algérienne et musulmane », cette manifestation de grande envergure réunit des chercheurs, universitaires et spécialistes venus de plus de trente universités nationales ainsi que de treize pays étrangers, participant en présentiel et à distance.
À travers cette dynamique scientifique internationale, Tissemsilt confirme progressivement sa place comme espace de dialogue intellectuel et culturel ouvert sur les grandes problématiques du monde contemporain.
Organisé sous le patronage du ministre des Affaires religieuses et des Wakfs, Youcef Belmehdi, et du wali de Tissemsilt, Fethi Bouzaid, le colloque est porté par la Faculté des Lettres et des Langues de l’Université de Tissemsilt, en coordination avec le Haut Conseil islamique et le Laboratoire des études critiques et littéraires contemporaines.
La cérémonie inaugurale s’est déroulée en présence de nombreuses personnalités scientifiques et institutionnelles, parmi lesquelles le président du Haut Conseil islamique, Mabrouk Zaïd El-Kheir, ainsi que le président du Haut Conseil de la langue arabe, Salah Belaïd.
Dans une atmosphère marquée par la solennité et la profondeur des échanges, les organisateurs ont insisté sur la nécessité de revisiter le patrimoine intellectuel algérien non pas comme un héritage figé dans le passé, mais comme une source vivante capable d’éclairer les défis actuels.
Le colloque intervient en effet dans un contexte mondial caractérisé par des mutations sociales profondes, la montée des fractures identitaires et les interrogations croissantes autour des mécanismes du vivre-ensemble dans les sociétés contemporaines.
Prenant la parole lors de l’ouverture des travaux, le président du colloque, le professeur Kardane Miloud, a souligné que cette rencontre scientifique ambitionne d’ouvrir une réflexion approfondie sur les fondements théoriques de la cohésion sociale dans la pensée d’El Ouancherissi.
Il a également mis en avant plusieurs axes majeurs qui seront abordés durant les deux journées de travaux, notamment le rôle de la fatwa comme mécanisme de régulation sociale, la gestion de la diversité culturelle et religieuse, ainsi que la contribution de l’école malikite dans la consolidation de la référence religieuse nationale au Maghreb.
Selon les organisateurs, l’objectif principal consiste à proposer une relecture scientifique contemporaine du patrimoine jurisprudentiel algérien en valorisant ses dimensions humaines, sociales et civilisationnelles.
Cette démarche vise également à explorer les possibilités d’adaptation de cet héritage intellectuel aux réalités actuelles, notamment face aux défis liés à la fragmentation sociale, aux crises identitaires et aux transformations culturelles rapides que connaissent les sociétés modernes.
L’importance de cette rencontre réside également dans l’ampleur de la participation scientifique enregistrée.
Pas moins de 223 propositions de communications ont été reçues par le comité scientifique, dont 90 ont été retenues après évaluation académique rigoureuse.
Les contributions émanent de chercheurs et universitaires représentant plusieurs pays arabes et étrangers, notamment la Palestine, l’Arabie saoudite, la Tunisie, la Mauritanie, l’Égypte, le Sultanat d’Oman, la Malaisie, la Suisse, la France, la Serbie et le Tchad.
Cette diversité illustre l’intérêt grandissant suscité par la pensée d’Ahmed Ben Yahia El Ouancherissi et par la richesse du patrimoine intellectuel maghrébin.
À travers les différentes conférences et ateliers programmés, les participants tenteront d’établir des passerelles entre les approches classiques du fiqh malikite et les théories contemporaines en sociologie, en philosophie politique et en sciences humaines.
Une démarche qui traduit la volonté des organisateurs de dépasser les lectures purement historiques pour inscrire l’œuvre d’El Ouancherissi dans les débats modernes sur la citoyenneté, la diversité et la stabilité sociale.
Figure majeure de la pensée islamique au Maghreb, Ahmed Ben Yahia El Ouancherissi demeure l’un des plus grands contributeurs à la codification et au développement du fiqh malikite en Afrique du Nord.
Né vers l’an 1430 dans la région de l’Ouarsenis, il grandit dans un environnement profondément attaché au savoir religieux et à la transmission des sciences islamiques.
Très tôt, son intelligence remarquable et sa rigueur méthodologique lui valent l’admiration de ses maîtres.
C’est à Tlemcen, alors considérée comme l’un des plus importants centres intellectuels du Maghreb, qu’il perfectionne sa formation dans les domaines du Coran, du hadith, de la langue arabe et surtout du droit malikite.
Dans une période marquée par les bouleversements politiques et les conflits régionaux, El Ouancherissi quitte par la suite Tlemcen pour s’installer à Fès, au Maroc, où il poursuivra son œuvre scientifique et pédagogique.
À Fès, il enseigne dans les grandes mosquées et attire des étudiants venus de différentes régions du Maghreb et d’Al-Andalus.
Son influence intellectuelle dépasse rapidement les frontières de son époque grâce à ses nombreux ouvrages, en particulier son œuvre monumentale « Al-Mi‘yar al-Mu‘rib », considérée comme l’une des plus importantes compilations de fatwas et de consultations juridiques du monde musulman occidental.
À travers cet ouvrage, El Ouancherissi a réussi à préserver une mémoire précieuse de la vie religieuse, sociale, économique et culturelle des sociétés maghrébines et andalouses.
Son œuvre constitue aujourd’hui une source incontournable pour les chercheurs spécialisés dans l’histoire du droit musulman, mais également pour les historiens des sociétés maghrébines médiévales.
Les participants au colloque soulignent que l’actualité de la pensée d’El Ouancherissi réside dans sa capacité à proposer des mécanismes d’équilibre entre unité et diversité.
Ses écrits témoignent d’une approche fondée sur la modération, le dialogue et l’organisation harmonieuse des relations sociales à travers les référents religieux et culturels communs.
Au-delà des travaux académiques, cette manifestation constitue également une opportunité de valorisation du patrimoine historique et touristique de la région de l’Ouarsenis.
En marge du colloque, les invités effectueront une visite au lieu de naissance d’Ahmed Ben Yahia El Ouancherissi afin de reconnecter la recherche scientifique à sa profondeur historique et territoriale.
Les participants découvriront également plusieurs sites naturels emblématiques de la région, notamment la forêt d’El Medad à Theniet El Had, classée parc national naturel et considérée comme l’un des joyaux écologiques de l’Algérie.
Les autorités locales et universitaires ont accordé une attention particulière à l’organisation de cet événement international.
Plusieurs réunions de coordination ont été tenues ces dernières semaines afin d’assurer les meilleures conditions d’accueil aux participants et aux délégations étrangères.
Les équipes organisationnelles ont notamment procédé à l’aménagement de la grande salle de conférences de l’université, capable d’accueillir plus de 650 participants.
Pour les organisateurs, ce colloque ne doit pas se limiter à un simple exercice académique.
L’ambition affichée est de parvenir à des recommandations concrètes susceptibles de contribuer à la consolidation de la cohésion sociale en Algérie à travers la valorisation du patrimoine national et des références civilisationnelles communes.
Dans une époque marquée par les défis identitaires, les tensions culturelles et les mutations accélérées du monde contemporain, la redécouverte des grandes figures intellectuelles du Maghreb apparaît comme une nécessité stratégique autant que culturelle.
À travers cette rencontre scientifique internationale, Tissemsilt envoie ainsi un message fort : celui d’une Algérie attachée à son héritage, mais résolument tournée vers l’avenir, convaincue que les trésors de son patrimoine peuvent encore nourrir les réflexions modernes sur le dialogue, l’unité et le vivre-ensemble.
En redonnant vie à la pensée d’Ahmed Ben Yahia El Ouancherissi, l’Université de Tissemsilt ne célèbre pas seulement la mémoire d’un grand savant du XVe siècle.
Elle réaffirme aussi le rôle central du savoir, de la culture et de la pensée dans la construction d’une société équilibrée, ouverte et profondément enracinée dans son histoire.
Abed MEGHIT
