En réaffirmant avec force le caractère social de l’État lors de sa récente rencontre périodique avec les médias nationaux, le président de la République, Abdelmadjid Tebboune, a lancé un appel clair au civisme et à la responsabilité collective.
Derrière ce rappel aux principes fondateurs de la solidarité nationale, un constat préoccupant s’impose : le gaspillage, sous toutes ses formes, grève lourdement l’économie du pays et met à mal les efforts consentis pour garantir la justice sociale et la sécurité alimentaire. Le phénomène, loin d’être marginal, représente chaque année plusieurs milliards de dollars de pertes sèches.
Il s’apparente à ces « tonneaux des Danaïdes » que rien ne semble pouvoir remplir, tant les ressources mobilisées par l’État pour soutenir le pouvoir d’achat et assurer la disponibilité des produits de large consommation s’évaporent dans des comportements de surconsommation et de négligence.
Le mois béni du Ramadhan, période de spiritualité et de retenue, en offre paradoxalement l’illustration la plus frappante. Les chiffres avancés sont édifiants. En 2025, plus de 6,4 tonnes de pain ont été jetées en l’espace de deux semaines seulement, soit une hausse vertigineuse de 92 % par rapport à l’année précédente.
Durant le mois de Ramadhan, près de 10 millions de baguettes seraient potentiellement gaspillées chaque jour. À cela s’ajoutent quelque 50 000 tonnes de légumes et 12 millions de litres de lait perdus annuellement. Ces données ne traduisent pas seulement un déséquilibre entre production et consommation ; elles révèlent une faille profonde dans notre rapport aux ressources et à la valeur du travail. Le gaspillage ne se limite d’ailleurs pas aux denrées alimentaires.
Il s’étend à l’énergie électrique, aux carburants et à la ressource hydrique, avec un taux de perte estimé à 20 % par an. Autant de richesses nationales qui s’évanouissent, alors même que l’État mobilise des moyens considérables pour subventionner les produits de première nécessité et soutenir les catégories les plus vulnérables.
Cette situation interroge notre sens des priorités et notre capacité à concilier droits sociaux et devoirs citoyens.
Contrairement à une idée reçue, ce phénomène ne concerne pas uniquement les grandes agglomérations urbaines ni les sociétés dites hyperconsuméristes. Il touche également les zones rurales et s’étend aux pays émergents.
L’Algérie n’échappe pas à cette tendance mondiale, mais elle en subit les conséquences avec une acuité particulière, en raison de l’ampleur des subventions publiques et de la pression constante sur les finances de l’État. Face à ce constat, le chef de l’État a souligné l’importance stratégique de la transformation numérique engagée par le pays.
La numérisation complète des données relatives aux revenus, aux biens et aux dépenses des citoyens, prévue à l’horizon 2026, devrait permettre un ciblage plus précis des aides publiques.
L’objectif est double : orienter les subventions vers les ménages réellement nécessiteux et rationaliser la consommation sans créer d’injustices.
En disposant d’outils fiables et transparents, les pouvoirs publics pourront affiner leurs politiques sociales et réduire les effets pervers d’un système où les aides généralisées profitent parfois à ceux qui n’en ont pas le plus besoin. Cependant, la technologie ne saurait à elle seule résoudre un problème qui relève aussi des mentalités. La rationalisation de la consommation constitue une condition essentielle à la réalisation des objectifs de sécurité alimentaire et de stabilité sociale.
Elle suppose un changement de comportement, un retour à la mesure et au respect des ressources, qu’elles soient alimentaires, énergétiques ou hydriques. L’appel présidentiel au civisme prend ainsi toute sa dimension. Il ne s’agit pas d’un simple rappel moral, mais d’une invitation à repenser notre rapport à la consommation dans un contexte où chaque baguette jetée, chaque litre d’eau gaspillé, chaque kilowatt superflu représente un coût collectif.
La préservation de l’économie nationale et la consolidation du modèle social passent par un sursaut citoyen. Halte au gaspillage n’est plus un slogan ; c’est une exigence nationale.
Abed M.
