Ségolène Royal à Alger : Une médiation assumée pour sortir la relation algéro-française de l’impasse

dknews
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En achevant une visite de cinq jours en Algérie, Ségolène Royal a voulu envoyer un message clair, à la fois politique et symbolique : l’Algérie a profondément changé et la France ne peut plus ignorer cette réalité.

En conférence de presse organisée jeudi à l’hôtel El Aurassi, à l’initiative de la Chambre algérienne de commerce et d’industrie, l’ancienne candidate à l’élection présidentielle française de 2007 s’est exprimée sans détour sur la crise diplomatique persistante entre Alger et Paris, affirmant espérer pouvoir « aider le président Emmanuel Macron à agir » afin de remettre les relations bilatérales sur les rails du dialogue et de l’apaisement.

Cette visite, très suivie par l’opinion publique algérienne et française, a pris rapidement une dimension politique majeure.

Elle intervient dans un contexte de tensions aiguës entre les deux pays depuis le 30 juillet 2024, date à laquelle le président français a officiellement apporté son soutien au plan marocain d’autonomie pour le Sahara occidental, provoquant une profonde crispation avec Alger.

Dans ce climat de défiance, la présence à Alger de Ségolène Royal, aujourd’hui présidente de l’Association France–Algérie, a été perçue comme une tentative de médiation officieuse, voire comme une initiative de réconciliation à contre-courant des discours dominants en France.

Durant son séjour, Mme Royal s’est entretenue avec de nombreux responsables algériens, au premier rang desquels le président de la République Abdelmadjid Tebboune, mais aussi avec des acteurs économiques influents, dont le président du Conseil du renouveau économique algérien, Kamel Moula.

À travers ces rencontres, elle a dit avoir constaté une évolution significative de l’Algérie, tant sur le plan politique qu’économique et sociétal.

À ses yeux, l’arrivée d’Abdelmadjid Tebboune à la tête de l’État a marqué un tournant qu’il appartient désormais à la France de reconnaître et d’intégrer comme une nouvelle donnée stratégique dans ses relations avec Alger.

Ségolène Royal n’a pas caché son intention de rentrer à Paris avec l’ambition de plaider la cause algérienne auprès du président Macron, notamment sur le dossier sensible de la mémoire.

Elle a rappelé que la reconnaissance des crimes du colonialisme et le règlement des contentieux mémoriels constituent un préalable incontournable à toute normalisation durable des relations entre les deux pays.

Pour elle, sans un geste fort et sincère de la France sur cette question, il sera difficile, voire impossible, de dépasser la crise actuelle et d’envisager une relance crédible du partenariat algéro-français.

Interrogée sur la capacité du président français, considéré par beaucoup comme à l’origine de la crise, à en devenir aujourd’hui la solution, Mme Royal s’est voulue prudente mais résolument optimiste.

Elle a exprimé sa conviction qu’un dialogue politique reste possible, à condition que l’Élysée accepte d’accomplir un premier geste d’apaisement.

Fidèle à son positionnement, elle s’est présentée non comme une actrice partisane, mais comme une messagère, convaincue que l’histoire continue de s’écrire et que les blocages actuels ne sont pas irréversibles.

Avec une franchise assumée, l’ancienne ministre a rappelé que si elle avait été élue présidente de la République en 2007, la réconciliation avec l’Algérie serait depuis longtemps une réalité.

Elle a souligné que son projet présidentiel prévoyait la restitution à l’ensemble du continent africain des biens et richesses confisqués durant la période coloniale.

Selon elle, cette démarche aurait permis d’éviter la dégradation des relations de la France avec l’Afrique en général et avec l’Algérie en particulier.

Sans amertume, elle a affirmé que l’histoire poursuit son cours et que les efforts de réconciliation, même tardifs, restent nécessaires et porteurs d’espoir.

La conférence de presse a également été marquée par une annonce à forte portée symbolique : Ségolène Royal a révélé avoir obtenu l’autorisation du ministre algérien de la Justice, Lotfi Boudjemaâ, de rendre visite au journaliste français Christophe Gleizes, détenu en Algérie.

Elle a insisté sur le caractère discret de cette démarche, expliquant qu’elle ne souhaitait exercer aucune pression sur les autorités algériennes.

Elle a salué l’attitude respectueuse et responsable de la famille du journaliste et de son avocat, estimant que cette posture avait largement contribué à la décision positive des autorités algériennes.

Abordant les critiques virulentes formulées à son encontre par une partie de la presse française et par les milieux de l’extrême droite, Mme Royal a déclaré ne pas s’en émouvoir.

Elle a dénoncé des attaques qu’elle juge motivées par la peur de la vérité et par le refus de toute reconnaissance du passé colonial.

Selon elle, la violence des réactions traduit précisément la difficulté du processus de réconciliation, mais aussi la nécessité de le mener à son terme.

Elle a affirmé que cette hostilité ne faisait que renforcer sa détermination à poursuivre son engagement, convaincue que la reconnaissance historique constitue un acte libérateur, aussi bien pour la France que pour l’Algérie.

Sur la question des dossiers mémoriels, Ségolène Royal a plaidé pour des gestes concrets et rapides.

Elle a cité la restitution des biens culturels, des archives, du canon d’Alger et des dépouilles conservées au musée de l’Homme, ainsi que l’ouverture complète des dossiers relatifs aux essais nucléaires français dans le Sahara.

Elle a souligné que, paradoxalement, les polémiques et les attaques ont contribué à accélérer certains processus en France.

Elle a notamment évoqué le vote récent, par le Sénat français, d’une loi sur la restitution des biens culturels, ainsi que l’adoption d’un amendement parlementaire imposant au gouvernement français un délai de six mois pour communiquer l’ensemble des informations sur les conséquences sanitaires et environnementales des essais nucléaires.

Pour Mme Royal, ces avancées, bien que partielles, témoignent d’un mouvement irréversible vers plus de transparence et de reconnaissance.

Elle a estimé que l’ouverture de ces dossiers est essentielle, non seulement pour la mémoire, mais aussi pour répondre à des enjeux actuels de santé publique, encore sensibles dans les régions touchées par les essais nucléaires.

Évoquant l’avenir des relations algéro-françaises, Ségolène Royal a insisté sur le rôle central de la jeunesse.

Elle a expliqué avoir perçu, lors de ses rencontres avec les responsables algériens, une forte mobilisation autour des perspectives offertes aux jeunes générations.

Elle a affirmé partager cette préoccupation et annoncé son intention d’écrire un ouvrage consacré à la responsabilité politique envers la jeunesse, soulignant que chaque décision devrait être évaluée à l’aune de son impact sur les générations futures.

Selon elle, les jeunes des deux rives de la Méditerranée aspirent avant tout à la stabilité et à l’apaisement.

Confrontés à un monde marqué par les crises, les conflits, la pandémie et la pression constante des réseaux sociaux, ils ont besoin de relations internationales sereines et apaisées.

La normalisation des relations entre l’Algérie et la France serait, à ses yeux, un signal fort et rassurant pour ces jeunes, qui portent les espoirs d’un avenir commun débarrassé des rancœurs du passé.

Enfin, la présidente de l’Association France–Algérie est revenue sur le travail de la commission mixte d’historiens algériens et français, aujourd’hui à l’arrêt.

Elle a estimé que les travaux de cette commission sont largement aboutis et qu’ils ont été freinés par la crainte, côté français, des conséquences politiques de leur publication.

Elle s’est engagée à s’investir personnellement pour contribuer à l’achèvement et à la valorisation de ce travail, affirmant qu’il ne s’agit pas de raviver les tensions, mais de permettre une reconnaissance lucide et apaisée de l’histoire.

À travers cette visite et ses prises de position, Ségolène Royal a voulu se poser en passeuse de mémoire et en médiatrice politique, convaincue que la réconciliation entre l’Algérie et la France n’est ni impossible ni utopique.

Elle repose, selon elle, sur un choix clair : celui du courage politique, de la reconnaissance historique et du respect mutuel.

Un choix que Paris est désormais appelé à assumer s’il souhaite ouvrir un nouveau chapitre crédible dans ses relations avec Alger.

Abed MEGHIT

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