À l’approche de l’hiver, lorsque les températures deviennent plus clémentes et que le calme s’installe sur les vastes étendues sahariennes, la wilaya d’El-Meniaa renoue avec l’une de ses pratiques les plus emblématiques : le camping hivernal. Bien plus qu’une simple activité de loisirs, cette tradition profondément enracinée dans le quotidien des habitants constitue un véritable retour aux sources, un moment de communion avec la nature et un héritage culturel transmis de génération en génération. Chaque année, en cette période, familles entières et groupes de jeunes prennent la route du désert, quittant l’agitation urbaine pour s’immerger dans la quiétude des grands espaces. Loin du bruit, du stress et du rythme effréné de la ville, le Sahara offre un refuge naturel propice à la détente, à la méditation et au ressourcement. Le simple fait de préparer cette escapade fait déjà partie de l’expérience : plier les bagages, rassembler les tentes, prévoir les couvertures contre le froid nocturne et s’approvisionner en denrées alimentaires essentielles constituent les premières étapes de cette aventure collective.
Le choix du lieu n’est jamais anodin. Les campeurs privilégient généralement les vastes aires de pacage, parsemées de puits pastoraux, où la nature s’étend à perte de vue. Ces espaces ouverts rappellent un mode de vie ancestral, jadis rythmé par la transhumance, l’élevage et la dépendance aux ressources naturelles. Installer un campement dans ces zones, c’est renouer avec un savoir-faire ancien et une relation intime avec le désert, fondée sur l’adaptation, la solidarité et le respect de l’environnement. Le camping hivernal à El-Meniaa est aussi une occasion privilégiée de faire revivre les traditions culinaires sahariennes. Pour affronter le froid des nuits désertiques, les campeurs prévoient souvent l’égorgement d’une bête et une réserve suffisante de bois pour alimenter le feu. Autour des flammes, véritables centres de vie du campement, se préparent des plats traditionnels dits « de résistance », réputés pour leur apport énergétique et leur capacité à réchauffer les corps et les cœurs. Parmi les mets les plus prisés figurent le pain traditionnel El-Mella, cuit directement sous la cendre chaude, la Fetfouta, la Chekhchoukha, le couscous ou encore la Tchicha. À ces plats s’ajoute El-Klila, un fromage local séché, souvent mélangé aux dattes, qui incarne à lui seul l’ingéniosité culinaire saharienne et l’art de conserver les aliments dans des conditions extrêmes. Ces repas, préparés collectivement, renforcent les liens entre les campeurs et participent à la transmission d’un patrimoine gastronomique riche et authentique.
Mais le camping hivernal ne se limite pas aux plaisirs de la table. Il constitue également un espace de convivialité et de partage intergénérationnel. Les adultes s’adonnent à des jeux populaires traditionnels, tels que le Sig – un jeu de bâtonnets – ou la Kherbga, un jeu de stratégie comparable aux dames, tandis que les enfants transforment les dunes en véritables terrains de jeu. Toboggans improvisés, ski sur sable, escalade de dunes : le désert devient un immense espace ludique, stimulant l’imagination et l’énergie des plus jeunes, loin des écrans et des distractions modernes. Ces moments de détente sont aussi l’occasion de raviver des valeurs sociales profondément ancrées dans la culture locale. La solidarité, le respect du voisinage et le sens de l’hospitalité se manifestent pleinement à travers la pratique de la Tedhiga, un rituel d’échange de plats entre les différents campements. Des tables généreusement garnies sont dressées en l’honneur des voisins, symbolisant le partage et la fraternité. Ces échanges se prolongent souvent par le rituel du thé, servi selon un cérémonial précis, ou par une tasse de café parfumée à l’armoise, plante emblématique du désert aux vertus reconnues.
Au fil des jours et des nuits passées sous les étoiles, le camping hivernal devient un véritable espace de transmission culturelle. Les anciens racontent aux plus jeunes les histoires du désert, les récits de voyages et les enseignements tirés de la vie saharienne. Ces échanges renforcent le sentiment d’appartenance et contribuent à préserver une mémoire collective menacée par la modernité et les mutations sociales rapides.
À El-Meniaa, le camping hivernal est ainsi bien plus qu’un simple loisir saisonnier. Il incarne une manière d’être, une philosophie de vie fondée sur la simplicité, la solidarité et l’harmonie avec la nature. En perpétuant cette tradition, les habitants affirment leur attachement à leur identité culturelle et leur volonté de la transmettre aux générations montantes. Dans le silence majestueux du désert, entre le crépitement du feu et l’immensité étoilée, se joue chaque hiver une page vivante du patrimoine saharien algérien.
Abed MEGHIT
