Les relations algéro-françaises traversent l’une de leurs périodes les plus sensibles depuis plusieurs années, sur fond de tensions mémorielles, de divergences politiques et de repositionnements géostratégiques.
Pour l’historien français Benjamin Stora, figure centrale du travail sur la mémoire coloniale et co-président de la commission mixte d’historiens algéro-française avec Mohamed Lahcen Zeghidi, l’origine profonde de cette crispation se situe aujourd’hui dans la montée en puissance de l’extrême droite en France.
Une analyse qu’il développe longuement dans un entretien accordé à Radio France internationale (RFI), où il revient sans détour sur les blocages actuels du dossier mémoriel et sur les conséquences politiques qu’ils induisent.
Selon Benjamin Stora, la radicalisation du débat public en France autour de la question algérienne n’est pas un phénomène anodin.
Elle s’inscrit, dit-il, dans une dynamique idéologique portée par une extrême droite qui refuse catégoriquement toute reconnaissance des crimes du colonialisme.
« L’extrême droite ne reconnaît absolument pas les exactions, les massacres, les violences commises durant la colonisation et la guerre d’Algérie », affirme l’historien, soulignant que ce courant politique nourrit une vision profondément antagoniste de l’Algérie, présentée comme un adversaire permanent et comme la source de nombreux maux internes à la société française.
Pour Stora, cette posture s’explique aussi par un héritage idéologique ancien, marqué notamment par un antigaullisme persistant.
La décolonisation, portée politiquement par le général de Gaulle, reste perçue par l’extrême droite comme une trahison historique.
Dans ce contexte, l’Algérie continue d’être instrumentalisée dans le débat politique français, non pas comme un partenaire avec lequel il serait possible de construire une relation apaisée, mais comme un symbole repoussoir servant à mobiliser un électorat en quête de discours identitaires et de récits simplificateurs.
Cette évolution du climat politique français, estime Benjamin Stora, n’est pas étrangère à la réaction algérienne, notamment à travers l’adoption, le 24 décembre dernier, par l’Assemblée populaire nationale, d’une loi criminalisant le colonialisme.
Ce texte, qui insiste sur le caractère imprescriptible des crimes coloniaux, sur la nécessité de réparations et sur l’exigence d’excuses officielles de la France, a suscité de vives réactions à Paris.
Pour l’historien, cette loi doit avant tout être lue comme une réponse politique et symbolique à un blocage du processus mémoriel engagé ces dernières années.
Revenant sur la question sensible des excuses officielles, Benjamin Stora rappelle que celles-ci ne devaient pas être une décision isolée ou immédiate, mais l’aboutissement d’un travail de fond.
« La question des excuses devait être le point d’arrivée d’un chantier mémoriel engagé depuis plusieurs années, notamment à partir de mon rapport remis en 2021 », explique-t-il.
Ce rapport visait précisément à créer les conditions d’une meilleure connaissance partagée de l’histoire coloniale et de la guerre d’Algérie, afin de permettre, à terme, des gestes politiques forts, y compris des excuses.
Or, constate-t-il avec regret, ce chantier mémoriel s’est brutalement interrompu depuis près de deux ans. Dans ce contexte de gel du dialogue, la perspective d’excuses officielles du côté français lui paraît aujourd’hui difficilement envisageable.
« Je vois mal, à l’heure actuelle, la question des excuses se poser de nouveau du côté français », confie-t-il, soulignant que l’absence de continuité dans le travail mémoriel a vidé cette perspective de sa substance politique.
Sur le plan juridique, Benjamin Stora reconnaît également l’existence de contradictions entre la loi algérienne criminalisant le colonialisme et certaines dispositions des accords d’Évian de 1962.
Ces accords, rappelle-t-il, signés par les deux parties, stipulaient explicitement qu’aucune poursuite pénale ne devait être engagée concernant les exactions commises durant la guerre d’Algérie.
« Il y a effectivement un problème juridique », admet l’historien, tout en précisant que le texte voté par l’APN relève davantage d’une démonstration politique et symbolique que d’une volonté d’application judiciaire immédiate.
Dans le même esprit, la question des réparations financières exigées par l’Algérie est analysée par Stora comme une revendication nouvelle dans le discours officiel algérien.
« La réparation financière est une nouveauté qui apparaît dans ce texte », souligne-t-il, s’interrogeant sur les modalités concrètes d’un éventuel chiffrage.
Là encore, il considère que cette demande s’inscrit principalement dans une logique politique, destinée à marquer un rapport de force et à rappeler l’ampleur des préjudices subis durant 132 ans de colonisation.
Certains observateurs estiment toutefois que, même si les obstacles juridiques sont réels, l’Algérie pourrait, à terme, adapter son arsenal juridique et s’appuyer sur une mobilisation internationale pour faire avancer ses revendications, y compris en envisageant des mécanismes de justice internationale comparables, dans l’esprit, à un « Nuremberg bis ».
Une hypothèse qui, sans être explicitement défendue par Stora, illustre la profondeur du contentieux mémoriel entre les deux pays.
L’historien s’attarde également sur un dossier particulièrement sensible : celui des essais nucléaires français réalisés dans le Sahara algérien au début des années 1960.
L’Algérie réclame depuis longtemps l’accès aux cartes précises de ces essais afin de procéder à la décontamination des sites et d’évaluer leurs effets sur les populations civiles.
Sur ce point, Benjamin Stora souligne que des experts français spécialisés dans la question nucléaire ont, à plusieurs reprises, demandé à se rendre sur place dans le cadre d’une commission internationale indépendante.
« À ma connaissance, aucune délégation internationale n’a encore pu se rendre dans le désert saharien pour constater sur le terrain les effets des contaminations », déplore-t-il.
Concernant l’avenir de la commission mémorielle mixte algéro-française, Benjamin Stora se montre prudent.
Il reconnaît ne pas savoir quel sort politique lui sera réservé, d’autant plus que cette instance ne s’est pas réunie depuis deux ans.
Toutefois, il se veut optimiste quant à la poursuite du travail intellectuel et scientifique.
« La collaboration réelle, le partage du savoir et des connaissances ne peuvent pas s’interrompre », affirme-t-il, insistant sur l’intérêt croissant des jeunes générations, en France comme en Algérie, pour cette histoire commune longtemps occultée ou instrumentalisée.
Pour l’historien, la circulation des savoirs, l’accès aux archives et la confrontation des regards restent des leviers essentiels pour dépasser les crispations politiques du moment.
Il exprime l’espoir que, malgré les tensions actuelles, ce travail de fond puisse se poursuivre, indépendamment des aléas diplomatiques.
Benjamin Stora conclut enfin son analyse en rappelant que le gel de la commission mémorielle coïncide avec une décision politique majeure de Paris : l’alignement sur les thèses marocaines et la reconnaissance du plan d’autonomie proposé par Rabat pour les territoires sahraouis.
Une décision perçue à Alger comme un tournant stratégique et qui a contribué, selon lui, à durcir davantage les relations entre les deux pays.
Au-delà des déclarations et des lois symboliques, l’entretien de Benjamin Stora met en lumière une réalité complexe : la question mémorielle demeure au cœur du contentieux algéro-français, prise en étau entre les pressions politiques internes, la montée des radicalismes et les enjeux géopolitiques régionaux.
Tant que ces facteurs continueront de peser sur le dialogue, la réconciliation durable entre Alger et Paris restera un chantier fragile, suspendu à la volonté politique des deux rives de la Méditerranée.
A.M
